REVUE DE PRESSE 2011
Le bon air de Montfaucon
« Besançon. Les toutes premières notes du Festival de musiques anciennes viennent de résonner. […] C’était le week-end dernier, en guise d’avant-première. Avec les fables de La Fontaine… slamées, eh oui, par un… ex-rappeur, Yan Gilg en l’occurrence. Accompagné par (ah, tout de même !) un violoncelliste et une claveciniste.
Cette introduction se poursuit de façon plus académique avec, notamment, dimanche 5 juin à la ferme de Flagey (celle de l’enfance de Courbet, près d’Ornans) les fameux « tableaux d’une exposition » de Moussorgsky. Œuvre interprétée au piano par Arthur Schoonderwoerd (entrée gratuite).
[…]
Après les mises en bouches et surtout en oreilles (un peu) décrites ci-dessus, la « grosse » ouverture de cette 6ème édition, c’est le 8 juin au Grand Kursaal avec le concert du maître. Le catalan Jordi Savall en personne, cet expert mondial de la viole de gambe […] »
Est Républicain, Joël Mamet, 26 mai 2011
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Sous la bienveillance de la nature
Mercredi 8 juin. Un grand concert d’ouverture. Alors que l’habitude inaugurale attend plutôt une formation consistante et un programme populaire, le Kursaal de Besançon accueillait seulement deux musiciens, mais quels musiciens ! Jordi Savall et Andrew Lawrence King, seuls avec leurs instruments, enthousiasmèrent la salle comble et comblée. Viole de gambe soprano et lyra-viol du XVIIIème siècle, harpe irlandaise et psaltérion imposent l’intimité d’une atmosphère et la concentration du public toutes oreilles tendues vers les mélodies élaborées de la viole celtique. Un cercle de lumières chaudes comme les bougies d’autrefois, nimbait les deux artistes ressuscitant l’ancienne tradition celtique savante : introspection, raffinement et subtilité remplissent l’espace, en solo ou combiné. Situation inimaginable il n’y a pas si longtemps, un public très éclectique a communié ce soir-là autour de deux stars de la musique ancienne.
[…]
Vendredi 10. 15h30. Sautant les siècles, nous voilà plongés à l’Opéra-Théâtre dans le drame de l’histoire – la concentration, la déportation et l’extermination – et le mélodrame musical : La légende de l’amour et de la mort du porte-étendard Christoph Rilke, pour piano et récitant de Viktor Ullmann. […]
Arthur Schoonderwoerd, sur un piano Bechstein de 1910, sait nous transmettre la violence et la panique, la joie et la furie, l’isolement et la tristesse du personnage-témoin.
[…]
20h00. Les motets et chansons d’auteurs du XVIème siècle trouvaient leur cadre idéal dans la petite église classique de Montfaucon. Cinq voix, un petit orgue placé en face tenu par le chef de choeur Joan Grimalt, et la vilhuela d’Edwin Garcia suffisaient à remplir un espace à la résonance parfaite.
[…]
La beauté des pièces de Willaert n’aura échappé à personne.
11 juin. 15H30. La salle du Parlement de Besançon, avec ses boiseries, ses sièges en velours et son parquet, rassemble souvent les musiciens et le public pour des relations privilégiées et intimistes. Lieu idéal pour les petites formations, le piano Erard 1907 d’Arthur Schoonderwoerd dialoguait avec la mezzo-soprano Isabelle Druet. La chanteuse confie à son seul visage l’expression physique des sentiments suggérés par les textes de Pierre Louys des Trois chansons de Bilitis de Claude Debussy, de Camille Mauclair pour les Trois lieder d’Ernest Chausson et de Théophile Gauthier pour Les nuits d’été d’Hector Berlioz. La diction est impeccable, à peine voilée dans les puissants aigus. La tenue des notes, dénuées de vibrato, la couleur de tous les registres, l’absence de tension, une émission ouverte de la voix, parviennent à trouver les délicates nuances de coloris au détour d’un mot ou d’une phrase : la blancheur voulue de la voix sur « son chant plaintif » de la mélodie Au Cimetière en est un bon exemple. La plus belle mélodie du cycle des Nuits, Le spectre de la rose, n’a rien à envier aux plus grandes (Crespin et von Otter).
[…]
11 juin. 20H00. Retour à l’église de Montfaucon pour un programme thématique centré sur le compositeur franco-flamand Johannes Ciconia, qui nous met en contact avec l’ancien parler italien et français du XIVème siècle. Voix expressive dans un répertoire peu fréquenté, la soprano Capucine Keller magnifie ces délicates polyphonies illustratives de la poésie courtoise de l’Ars Subtilior. Puissance maîtrisée et délicatesse permanente au travers d’un visage expressif laissent parler l’accompagnement tout aussi exquis et gracile de l’ensemble des Alizés, avec ses flûtes à bec, sa harpe gothique, sa vièle, ponctuant finement la tristesse dénuée de toute violence et la douce résignation qui se dégagent des textes. La flûte de Clémence Comte semble, par moments, prendre des intonations humaines par le biais des ornements sophistiqués entourant des mélodies melliflues. Le public goûtera avec surprise les intermèdes puissants des trompettes à coulisses, chalémies et bombardes de l’ensemble Les Haulz et les Bas, remplissant sans difficulté nef et bas-côtés. Compte tenu de leurs difficultés d’utilisation, la virtuosité des instrumentistes et leur justesse ne peuvent que forcer l’admiration.
12 juin. La grande soirée de clôture finit, comme elle a commencé, au Grand Kursaal de Besançon […] Tout avait pour plaire : Mozart dans les concertos pour clavier 20 et 21, la petite musique de nuit et le retour d’Isabelle Druet dans trois airs. Arthur Schoonderwoerd et l’ensemble Cristofori assuraient la partie instrumentale. Aucun doute que la prestation en a bouleversé plus d’un.
Arthur Schoonderwoerd n’arrête pas de jouer en même temps qu’il dirige, et ses propres cadences, courtes et quasi humoristiques, viennent confirmer, si besoin est, un évident plaisir et une certaine gourmandise à jouer. La rapidité des tempi ne laisse pas le temps de goûter au « divin Mozart » inventé par le XIXè siècle. L’absence de maniérismes, véritable plaie de l’interprétation « à l’ancienne », est un bonheur. Il faudra encore du temps pour assimiler cette approche minimaliste et novatrice.
[…]
Loin des grands orchestres par lesquels on la connaît presque exclusivement, la truculence et la mise en valeur de certaines voix (l’alto en particulier) vont à la rencontre de l’esprit altier et léger de cette œuvre mondialement connue débarrassée de son épais manteau traditionnel. On retrouvera l’incomparable et très à l’aise Isabelle Druet, présentant avec humour et chantant avec perfection deux récitatifs et airs de concert agrémenté de l’air de Sesto extrait de La clémence de Titus, ovationné et offert en bis.
Pour plusieurs après-midi et soirées, un temps de discussions et d’échanges avec le public était ménagé après les concerts. Cette approche pédagogique fut une heureuse initiative, rapprochant public et artistes dans un échange toujours constructif. On souhaite bonne continuation au festival de Besançon-Montfaucon, commencé il y a six ans dans un petit village et s’élargissant jusqu’à la capitale comtoise dont il finira par devenir un rendez-vous incontournable, s’il ne l’est déjà, pour les mélomanes curieux.
classiqueinfo.com Nicolas Mesnier-Nature, publié le lundi 4 juillet 2011
Mercredi 8 juin. Un grand concert d’ouverture. Alors que l’habitude inaugurale attend plutôt une formation consistante et un programme populaire, le Kursaal de Besançon accueillait seulement deux musiciens, mais quels musiciens ! Jordi Savall et Andrew Lawrence King, seuls avec leurs instruments, enthousiasmèrent la salle comble et comblée. Viole de gambe soprano et lyra-viol du XVIIIème siècle, harpe irlandaise et psaltérion imposent l’intimité d’une atmosphère et la concentration du public toutes oreilles tendues vers les mélodies élaborées de la viole celtique. Un cercle de lumières chaudes comme les bougies d’autrefois, nimbait les deux artistes ressuscitant l’ancienne tradition celtique savante : introspection, raffinement et subtilité remplissent l’espace, en solo ou combiné. Situation inimaginable il n’y a pas si longtemps, un public très éclectique a communié ce soir-là autour de deux stars de la musique ancienne.
[…]
Vendredi 10. 15h30. Sautant les siècles, nous voilà plongés à l’Opéra-Théâtre dans le drame de l’histoire – la concentration, la déportation et l’extermination – et le mélodrame musical : La légende de l’amour et de la mort du porte-étendard Christoph Rilke, pour piano et récitant de Viktor Ullmann. […]
Arthur Schoonderwoerd, sur un piano Bechstein de 1910, sait nous transmettre la violence et la panique, la joie et la furie, l’isolement et la tristesse du personnage-témoin.
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20h00. Les motets et chansons d’auteurs du XVIème siècle trouvaient leur cadre idéal dans la petite église classique de Montfaucon. Cinq voix, un petit orgue placé en face tenu par le chef de choeur Joan Grimalt, et la vilhuela d’Edwin Garcia suffisaient à remplir un espace à la résonance parfaite.
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La beauté des pièces de Willaert n’aura échappé à personne.
11 juin. 15H30. La salle du Parlement de Besançon, avec ses boiseries, ses sièges en velours et son parquet, rassemble souvent les musiciens et le public pour des relations privilégiées et intimistes. Lieu idéal pour les petites formations, le piano Erard 1907 d’Arthur Schoonderwoerd dialoguait avec la mezzo-soprano Isabelle Druet. La chanteuse confie à son seul visage l’expression physique des sentiments suggérés par les textes de Pierre Louys des Trois chansons de Bilitis de Claude Debussy, de Camille Mauclair pour les Trois lieder d’Ernest Chausson et de Théophile Gauthier pour Les nuits d’été d’Hector Berlioz. La diction est impeccable, à peine voilée dans les puissants aigus. La tenue des notes, dénuées de vibrato, la couleur de tous les registres, l’absence de tension, une émission ouverte de la voix, parviennent à trouver les délicates nuances de coloris au détour d’un mot ou d’une phrase : la blancheur voulue de la voix sur « son chant plaintif » de la mélodie Au Cimetière en est un bon exemple. La plus belle mélodie du cycle des Nuits, Le spectre de la rose, n’a rien à envier aux plus grandes (Crespin et von Otter).
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11 juin. 20H00. Retour à l’église de Montfaucon pour un programme thématique centré sur le compositeur franco-flamand Johannes Ciconia, qui nous met en contact avec l’ancien parler italien et français du XIVème siècle. Voix expressive dans un répertoire peu fréquenté, la soprano Capucine Keller magnifie ces délicates polyphonies illustratives de la poésie courtoise de l’Ars Subtilior. Puissance maîtrisée et délicatesse permanente au travers d’un visage expressif laissent parler l’accompagnement tout aussi exquis et gracile de l’ensemble des Alizés, avec ses flûtes à bec, sa harpe gothique, sa vièle, ponctuant finement la tristesse dénuée de toute violence et la douce résignation qui se dégagent des textes. La flûte de Clémence Comte semble, par moments, prendre des intonations humaines par le biais des ornements sophistiqués entourant des mélodies melliflues. Le public goûtera avec surprise les intermèdes puissants des trompettes à coulisses, chalémies et bombardes de l’ensemble Les Haulz et les Bas, remplissant sans difficulté nef et bas-côtés. Compte tenu de leurs difficultés d’utilisation, la virtuosité des instrumentistes et leur justesse ne peuvent que forcer l’admiration.
12 juin. La grande soirée de clôture finit, comme elle a commencé, au Grand Kursaal de Besançon […] Tout avait pour plaire : Mozart dans les concertos pour clavier 20 et 21, la petite musique de nuit et le retour d’Isabelle Druet dans trois airs. Arthur Schoonderwoerd et l’ensemble Cristofori assuraient la partie instrumentale. Aucun doute que la prestation en a bouleversé plus d’un.
Arthur Schoonderwoerd n’arrête pas de jouer en même temps qu’il dirige, et ses propres cadences, courtes et quasi humoristiques, viennent confirmer, si besoin est, un évident plaisir et une certaine gourmandise à jouer. La rapidité des tempi ne laisse pas le temps de goûter au « divin Mozart » inventé par le XIXè siècle. L’absence de maniérismes, véritable plaie de l’interprétation « à l’ancienne », est un bonheur. Il faudra encore du temps pour assimiler cette approche minimaliste et novatrice.
[…]
Loin des grands orchestres par lesquels on la connaît presque exclusivement, la truculence et la mise en valeur de certaines voix (l’alto en particulier) vont à la rencontre de l’esprit altier et léger de cette œuvre mondialement connue débarrassée de son épais manteau traditionnel. On retrouvera l’incomparable et très à l’aise Isabelle Druet, présentant avec humour et chantant avec perfection deux récitatifs et airs de concert agrémenté de l’air de Sesto extrait de La clémence de Titus, ovationné et offert en bis.
Pour plusieurs après-midi et soirées, un temps de discussions et d’échanges avec le public était ménagé après les concerts. Cette approche pédagogique fut une heureuse initiative, rapprochant public et artistes dans un échange toujours constructif. On souhaite bonne continuation au festival de Besançon-Montfaucon, commencé il y a six ans dans un petit village et s’élargissant jusqu’à la capitale comtoise dont il finira par devenir un rendez-vous incontournable, s’il ne l’est déjà, pour les mélomanes curieux.
classiqueinfo.com Nicolas Mesnier-Nature, publié le lundi 4 juillet 2011